ENQUETE

HISTORICO-BROUETTIQUE

sur L’ORIGINE DU MOT BROUETTE

Un travail d’ampleur de Christian Dufour

 

• 438 : Un recueil de droit public formé des constitutions impériales est publié sous Valentin III (empereur d'occident) et Théodose II (empereur d'Orient). C'est le Codex Theodosianus qui entrera en vigueur à Bizance en 439. C'est dans ce texte en bas-latin qu'apparaît pour la première fois la brouette. Je cite :

 

- LIBER SEXTUS. XXVIIII. DE CURIOSIS. [I]DEM A. IULIANUS CAES. AD TAURUM

[...] Hi vero pervigili diligentia providebunt, ne quis citra evectionis

auctoritatem moveat cursum vel amplius postulet, quam concessit evectio, ut habens unius copiam raedae flagitet duas, aut raedam usurpet, cui birotor vel veredum [postu]lare permissum est. [...]

DAT. XV KAL. MAI MED(IOLANO) CONSTANTIO A. VIII ET IULIANO C. II CON[SS].

 

- LIBER OCTAVUS. V. DE CURSU PUBLICO ANGARIIS ET PARANGARIIS. IDEM A. AD TAURUM P(RAEFECTUM) P(RAETORI)O

Evectiones ab omnibus postulentur, quacumque conspicui fuerint dignitate ; non enim debet esse unquam efficax usurpatio, quae possit animalibus publici cursus inferre perniciem. Quod si quis putaverit resistendum et sine evectione iter facere detegitur, ubi repestus fuerit, eundem iussimus detineri ac de eius nomine ad prudentiam tuam et ad Musonium clarissime virum comitem et magistrum officiorum referri. Statuimus raedae mille pondo tantummodo superponi, birotae ducenta, veredo triginta; non enim ampliora onera perpeti videntur. Octo mulae jungantur ad raedam aestivo videlicet tempore, hiemali decem; birotis trinas sufficere judicavimus. Adque haec cuncta regionibus praestitutos curare praecipimus poena eis proposita. DAT. VIII KAL. IUL.

 

- MED(IOLANO) CONSTANTIO A. VIIII ET IULIANO CAES. II CONSULIBUS.       

IDEM A. AD TAURUM P(RAEFECTUM) P(RAETORI)O

Miranda sublimitas tua nullos evictioni dies addendos esse cognoscat nec passim raedarum tractorias vel evectiones birotum faciat. Et agentibus in rebus a tua sublimitate tribui vel fieri evectionem vetamus; sufficere namque posse confidimus, quae isdem a nobis vel magistri officiorum comitatus nostri iussis necessaria habita ratione praebentur. DAT. VIII ID. DEC. MED(IOLANO) CONSTANTIO A. VIIII ET JULIANO CAESARE II CONSS.            

Le IDEM qui prend ces décisions est à chaque fois l'IMPERATOR CONSTANTIUS.

 

• Le mot birotus (adjectif) était déjà apparu dans le De compendiosa doctrine du grammairien Nonius Marcellus au  4° siècle.

 

• 1202, en mai, à Capi, dans la Somme, est attesté le mot brouete "petite charrette à une ou deux roues" dans une enquête faite à Capi touchant le péage de Bapaume : "Et chil qui porte la soie cose [sa chose] sor son chef u en brouete." [M. Tailliar, Recueil d'actes des XII° et XIII° siècles enlangue romane wallonne du nord de la France, Douai, 1849, p.20.]

 

• 1250 : brouetteur [Delboulle, Notes lexicographiques inédites, manuscrit déposé à la Sorbonne.]

 

• 1260 : brotee et beroete [Philippe Mousket, lexicographe de Tournai, né en 1215.]

 

• 1270 : broueteire qui deviendra en 1290 brouetteur. [autres sources.]

 

• 1304 : broouter.  

 

• 1304: brouetter et brouettée [F. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX° siècle au XV° siècle, Paris, Bouillon, 1881-1902].

 

1329 : brouete dans l' Inventaire de Madame Ysabeau de Mirande  [Littré].

 

• 1350 : brououtier. Ce mot deviendra brouettier.

 

• 1360 : broueter.  

 

• XIV° siècle toujours : "Carettes sont quises et cars, bourouaites, ribaus, sommiers..."  "Car pour repos j'ai enfollure; / Pour le beau temps, j'ai engreslure; / Pour provision, des pouetes; / Pour chariots, branslans brouetes."   "Viandes metre sur brouettes." [Du Cange, birotum.]

- "Et des chevaux chargiés et mainte brouetée." [Du Guesclin]

- "Une broutée de poissons." [Du Cange, broueta.]

- "A II brouweteurs pour les tourtiaus dessus dis amener en le halle." [Caffiaux, Régence d'Aubert de Bavière, p.58.]

 

• 1450 ou à peu près : des dessins de brouettes apparaissent sur des manuscrits.       

 

• XV° siècle encore : "Ces ribaudeaux sont brouettes hautes, bandées de fer."

- "Ces ribaudeaux sont brouettes, que ils seulent par usage mener et brouetter avecques eux."  [Froissard, II, II, 155.]

- "Chariots, charrettes et brouettes qui estoient à l'entrée de Charles VIII à Florence." [André de la Vigne, Voyage de Naples de Charles VIII.]

 

• 1556 : Le minéralogiste Georg Bauer, dit Agricola (1494- 1555) décrit les brouettes utilisées par les mineurs dans une somme parue à Bale, et qui semble-t-il va faire autorité pendant au moins deux siècles, intitulé De re metallica.

 

• XVI° siècle : "L'anabaptiste, se voulant le lendemain sauver hors la ville, fut recognu des chartiers et brouettiers." [Regnier de la Planche, Histoire de l'Estat de la France, I, 234.]

- "Les autres seront portés sur certains engins faits en formes de boyards ou brouettes." [Bernard Palissy, 73.]

 

• En 1740, l'Académie établira la distinction entre brouetteur et brouettier.

- Brouetteur : celui qui transporte des hommes; brouettier : celui qui transporte des terres ou d'autres fardeaux. En 1863, Littré attestera brouettier au sens de : fabricant.

 

• XVIII° : "Tout en poussant ma brouette, j'ai trouvé des gens qui n'étaient pas aussi contents que moi." [Mercier, La brouette du vinaigrier, I, 5.]

- La brouette de Zanzibar (qui deviendra javanaise, japonaise et autres est semble-t-il une invention de Mirabeau (sinon la chose, du moins l'expression.)    

 

• XIX° : "L'usage des voitures de place est d'une utilité si généralement reconnue, qu'on est tout étonné d'apprendre qu'il ne date que du commencement du dernier siècle, et qu'avant cette époque on ne se servait que de brouettes ou de chaises à porteurs." [Jouy, L'Hermite de la Chaussée d'Antin, T.I, 1811, p.73]

- "... quelques pauvres diables de gâcheurs politiques lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de loi des Tuileries au Palais Bourbon..." [Victor Hugo, Le roi s'amuse, 1832, p.351]

- "Le brouettage présente sur le traînage l'avantage de localiser le

glissement à la circonférence de l'essieu et non plus sur la jante."  "[A l'intérieur des mines] on emploie soit la brouette ordinaire, soit une brouette sans pieds; [...] l'effet utile est moindre que pour le brouetteur de la surface." [J.-N. Haton de la Goupillière, Cours d'exploitation des mines, 1905, p.677] (Le mot brouettage est attesté pour la première fois en 1867.)       

    

• En 1861, Esnault, lexicographe, cite l'expression rouler la brouette pour « être aux compagnies de discipline ».

- "Mais je savais aussi qu'il fallait nous défendre, et qu'on ne pouvait pas envoyer des nobles à notre place; qu'il fallait nous en mêler nous-mêmes, ou traîner la brouette dans tous les siècles." [Erckmann-Chatrian, Histoire d'un paysan, T.I, 1870, p.491.]

-  A Pont-Audemer, dans l'Eure, un brouetton est alors une roue de brouette.

- En argot, le cuir de brouette c'est à l'époque le bois. "Des sabots

baptisés, dans le langage de la prison, d'"escarpins en cuir de brouette"" [Edmond de Goncourt, La fille Elisa, p.176]

 

• XX° enfin : "A la bibliothèque de Saint Dié (Vosges), il y a un missel [...] du XV° siècle. Une de ses miniatures représente une brouette, une vraie brouette avec sa roue, ses deux supports, son double levier... Ainsi donc, cet instrument de travail, dont les traités de mécanique placent l'invention en 1640, et font honneur à Pascal, est connu et employé dans les Vosges depuis 500 ans." [Barrès .  Mes cahiers, T.IV, 1905-1906, p.149]

- "Deux brouettes de charbon." [Hamp. (?), Marée fraiche, 1908, p.94]

- "Une paire de bottes en cuir de brouette." [Henri Pourrat, Gaspard des Montagnes, A la belle bergère, 1925, p.92]

- "Wilhelm lui, était un petit villageois râblé, solide. Il travaillait du

matin au soir [...] Il se donnait un mal extrême, manœuvrant le râteau, la bêche, le sécateur, brouettait, fumait, nettoyait, revenait le soir radieux et fourbu." [Maxence Van Der Meersch, Invasion 14, 1935, p.385]

- "Qui, un soir, à la tribune, avait comparé le geste individuel des

révolutionnaires à cette brouettée de gravats que, de père en fils, les hommes de la côte vont verser au bord de la mer : "Les lames déferlent", s'était-il écrié, "les vagues éparpillent le tas de poussière. Mais chacune de ces brouettées laisse un minuscule résidu de pierres lourdes, que la  vague n'entraîne pas! Et la digue s'élève peu à peu!"" [Roger Martin du Gard, Les Thibault, L'Eté 1914, 1936, p. 562]